Un nouvel ami

 

J’ai gagné un nouvel ami au fur et à mesure de mon aventure au pays du docteur Globule : le chauffeur du taxi, Alain, qui m’a accompagné tout au long de mes pérégrinations. Au premier contact, j’ai pris la décision de lui réserver l’exclusivité de mes déplacements. Et je n’ai pas été déçu. Je l’ai sollicité quand la fatigue causée par la maladie ne m’a plus permis de me rendre par mes propres moyens à l’hôpital de Chambéry, pour les consultations et les nombreuses journées de transfusion sanguine. Toujours ponctuel, il me laissait devant l’Éveillon tout en me réconfortant : « Vous faites le plein et je vous récupère ! »

 

Puis nos trajets sont passés de quelques kilomètres aux longs allers-retours à Lyon, après la greffe. Des déplacements pénibles, harassants qu’il rendait plus agréable par sa conversation, quand je ne dormais pas. C’est un personnage attachant, fiable, doté d’un sens de l’humour remarquable, un authentique professionnel à la conduite rassurante et souple, ce qui est loin d’être négligeable. Un homme qui gagne à être connu et que j’ai la chance de connaître. Nous ne nous voyons plus aussi souvent mais c’est toujours avec beaucoup de plaisir que j’aperçois sa voiture au bout de ma rue, les jours de sortie.

 

Vous avez dit : concert de salon ?

 

Dans leur « lointaine » Tarentaise, mes deux amis Jean-Claude et Christian suivaient ma convalescence à coups de mails, de sms et de téléphone. Fidèles entre les fidèles. Au point d’en devenir mes petits frères. Quelques temps auparavant, les Pas d’ Soucis avaient eu l’excellente idée d’organiser des concerts de salon. Ils se rendaient chez leurs spectateurs pour proposer un moment intime autour de leurs chansons. Ça les changeait des salles de spectacle.

 

Un jour, dans le plus grand secret, ils ont appelé Jacqueline à la pharmacie. Là, ils ont tramé, ourdi leur complot. Ils avaient juste besoin de l’aval de mon épouse. La semaine suivante, en début d’après-midi, alors que je me préparais à passer quelques heures de solitude dans mon donjon, comme d’accoutumée, j’ai entendu la sonnette du portail. Le temps d’ouvrir la porte-fenêtre et j’ai vu, oui j’ai vu… mes deux potes, souriants, devant chez moi. « On vient te proposer un petit concert ! »

 

Je leur ai ouvert la porte, nous nous sommes étreints comme si nous ne nous étions plus vus depuis très très longtemps, ce qui était notre cas et ils sont montés. J’ai retrouvé mon grand fauteuil, ils se sont installés en face de moi. Durant plus d’une heure, ils m’ont offert un récital incroyable, de nouveaux titres comme d’anciens. À ma grande surprise, Jean-Claude avait composé quelques chansons sur des textes que je lui avais confiés des années plus tôt. J’ai même eu droit à ma préférée, « Le fantôme des bistrots »…

 

Un moment extraordinairement fort dans cette longue période pas très facile à vivre. J’ai senti que la seule limite qu’ils s’étaient fixé était ma fatigue, bien que Jacqueline les ait rassurés. Peu après, ils sont repartis dans leur vallée, réconfortés par mon aspect pas trop abimé, rassurés par mes rires. Des émotions comme celles que j’ai vécues cette après-midi-là, je les compte sur les doigts de la main. Merci mes amis.

 

Courir pour exister

                                  

À l’approche de l’été 2016, de grands changements s’annoncent et d’autres se confirment. Fin mai 2015, je m’étais lancé un défi un peu insensé à l’époque : courir les huit kilomètres de l’Odysséa, contre le cancer du sein. Moi qui n’avais jamais tâté de cette chose étrange qu’on appelle sport, j’ai commencé à m’entraîner à mon rythme. Parcourir un kilomètre puis deux, tenir une vingtaine de minutes sans m’étaler sur la piste cyclable, « terrain » de mes exploits.

 

Un an plus tard, je ne me sentais pas d’affronter la foule ce jour-là. Pourtant, je suis parti tranquillement le long de ma piste, loin de l’exceptionnelle ruée rose qui se courait en ville. Pas de montre, juste mon compteur accroché à la ceinture. Quand je suis revenu devant mon portail, aucune idée de la distance parcourue, pas la moindre notion du temps écoulé. Sur mon petit appareil électronique, le verdict : 8,300 km en 1 h et 3 min ! Quatre jours plus tard, je rééditais cet exploit … J’ai encore en tête une question de Clément : « Si tu n’avais pas été malade puis greffé, crois-tu que tu aurais réussi cela ? » À voir son sourire en coin, je me suis senti fier, très fier de moi. J’avais persisté dans mes efforts pour entretenir précieusement ce cadeau magique qu’un ami anonyme m’avait fait deux ans auparavant.

 

J’ai progressivement laissé tomber la course à pied à cause de douleurs dans les hanches. L’arthrose, apparemment. Lors d’une journée organisée par ma mutuelle pour les jeunes retraités, j’ai testé la marche nordique. Manque de chance, les mouvements et appuis avec les bâtons ont réveillé quelques douleurs dans l’épaule. La vieillerie… Il me reste la marche toute simple, que je pratique avec une pointilleuse régularité.