Dois-je conclure mon propos ? Est-ce bien l’heure de conclure ? Je l’espère : cela signifiera que je ne vais subir aucune complication dans un avenir proche ou lointain. Je croise résolument les doigts – et les orteils en prime. Un tel voyage laissera assurément des traces. De profondes cicatrices. Tout au long de la relation de mon aventure thérapeutique, j’ai conservé un ton léger, presque badin. À l’image de ce que j’ai réellement vécu. Ayant décidé, dès le diagnostic, que je me battrai, je me suis alors placé sous le signe de l’optimisme. Optimiste, oui, mais en pleine connaissance des risques que j’encourais. Je n’ai jamais pratiqué la politique de l’autruche. Courage ou folie passagère ? Grâce au recul acquis lors des deux dernières années, je me rends compte que j’ai parfois vécu certains évènements dans un état quasi-second, bien qu’en pleine lucidité. Difficile à expliquer. Comme pris dans un flux impérieux dans lequel je me contentais de tourbillonner. Aujourd’hui, j’enregistre de violents contrecoups, comme si je réalisais enfin ce que j’ai enduré. Prendre conscience. Je pense qu’en pleine bagarre, je ne me focalisais que sur les coups à envoyer sans réaliser la violence de ceux reçus. Mon taux d’adrénaline est progressivement retombé à un niveau normal. Je peux enfin réfléchir sereinement et prendre la mesure réelle des événements vécus.

 

Quel qu’ait été le ton employé dans mes écrits et dans mes paroles, il n’illustre pas exactement ce que j’ai vécu. Je devais suivre certains impératifs que je m’étais fixés avant la grande bataille. Ne pas affoler mes proches, ne pas m’affoler moi-même. Conserver une distance de sécurité, pour eux, pour moi. Ne pas renier non plus ma pudeur naturelle. Comment expliquer l’oppression ressentie quand ton taux d’hémoglobine chute, quand, installé confortablement dans un fauteuil, tu sens un inquiétant essoufflement te saisir, quand la paume de tes mains pâlit au point de sembler transparente ? Comment mettre des mots sur l’idée de t’en aller, sur cette sensation de vide naissant ? Comment clore un chapitre qui a quasiment couvert toute ton existence, celui de l’enseignement, en quelques jours seulement ? Comment partager avec les autres ce que sont quarante jours en chambre stérile ? Comment extérioriser cette peur que tu ressens quand tu sors de ce cocon surprotecteur et que tu te retrouves chez toi, dans ta maison ouverte aux quatre vents porteurs de microbes, avec la funeste angoisse de te réveiller fiévreux ? Ce cauchemar-là, je n’en parle jamais même s’il m’arrive de l’évoquer vaguement à mots couverts. Je n’en parle qu’aujourd’hui, pour conclure mon propos, même si je suis conscient qu’on ne peut pas décrire un tel ressenti. La maladie, la greffe, l’après-greffe sont des moments terriblement durs. J’ai simplement essayé de me montrer plus dur qu’eux, encore plus impitoyable. Mon impératif ? Vivre, tout simplement.

 

Qu’importent ces bouleversements quand on peut encore dire « demain » ? Je n’oublie pas cette chance inouïe de m’être sorti sans trop laisser de plumes de ce traquenard, de cette p… de maladie. Je ne perds pas l’essentiel de vue :

 

Aujourd’hui, je vis.